Un Conte « Ariéjo-Doubien » pour « Récit’s À Nans »…

Conte franc-comtois
Entre les villages de Crouzet-Migette et de Sainte-Anne, dans le Doubs, là où les gorges se resserrent comme pour garder un secret, il existe un pont. Pas un pont ordinaire, non. Un pont qui fait lever la tête et baisser la voix, dont la voûte de pierre s’élance à soixante-dix mètres au-dessus du ruisseau, léger et impudent comme un arc-en-ciel de Printemps. Les gens du pays l’appellent le Pont du Diable. Et ils ont leurs raisons.
C’était en 1875. Les deux villages se regardaient de loin, séparés par ce ravin profond et abrupt qui transformait chaque visite en expédition et chaque marché en aventure. On avait donc chargé un certain Babey, entrepreneur de Salins, homme solide et de bonne réputation, de jeter un pont entre les deux rives. Babey avait les mains larges, la parole franche et l’œil sûr. Il promit l’ouvrage achevé en un an. Les villageois hochèrent la tête avec ce mélange de confiance et de scepticisme qui est le propre des gens de montagne.
Les premiers mois furent rudes mais honnêtes. Les culées s’ancrèrent dans le roc, l’arche s’aventura hardiment dans le vide, et les ouvriers, le soir, retournaient au village avec la fierté tranquille des hommes qui font bien leur métier.
Mais voilà qu’une nuit — une de ces nuits de novembre où le vent des gorges ressemble à quelque chose qui pense — un fracas épouvantable roula d’un village à l’autre comme un tonnerre sans nuages. Au matin, Babey gravit le chemin du chantier le cœur serré. Il avait raison de l’être. L’arche gisait au fond du ravin, en miettes, comme si une main géante l’avait écrasée d’un revers distrait.
L’homme ne pleura pas. Il retroussa ses manches, doubla ses équipes, et l’ouvrage repartit.
Il s’effondra une seconde fois.
Babey fit alors surveiller le chantier les nuits suivantes par ses meilleurs hommes, des gars du pays, pas commodes et point crédules. Peine perdue. Une troisième fois, à quelques jours seulement de l’achèvement, le pont s’écroula dans le ravin avec un bruit de fin du monde. Les ouvriers, blêmes, ramassèrent leurs outils en silence et ne revinrent pas.
Babey resta seul au bord du gouffre, ce soir-là. Ruiné, épuisé, abandonné, il leva les yeux vers ce ciel de novembre, dur et indifférent, et lança dans la nuit, avec toute la fureur d’un homme à bout :
— Je donnerais mon âme au diable pour voir ce pont terminé !
Il ne crut pas si bien dire.
Car à peine les mots s’étaient-ils envolés qu’une voix s’éleva du fond du ravin — une voix tranquille, presque aimable, comme celle d’un notaire qui attend sa commission :
— C’est noté, mon ami. Le pont sera debout demain matin. En échange, la première âme qui le traversera m’appartiendra.
Babey, que voulez-vous, dit oui.
Au matin, le pont se dressait, parfait, insolent de solidité, comme s’il avait toujours été là. La voûte de pierre s’élevait dans l’air froid avec une élégance presque moqueuse.
Mais les remords, chez les hommes honnêtes, travaillent vite. Babey rentra chez lui, tomba malade, et son âme se mit à peser plus lourd que toutes les pierres de son pont. On quérit le prêtre de Crouzet — un petit abbé maigre et têtu, du genre que rien ne bouscule facilement.
Le curé prit son ciboire, son étole, et s’en fut d’un pas tranquille vers le pont maudit. Le diable, qui guettait, se jeta sur lui dès le premier pas sur la voûte.
Ce qu’il avait mal calculé, c’est qu’un prêtre de campagne franc-comtois, avec son ciboire brandi comme un bouclier, c’est une forteresse à lui tout seul.
Le diable prit ses jambes à son cou — si tant est qu’il en ait — et disparut dans les gorges en maugréant.
Depuis ce jour, le pont est là, solide comme la conscience d’un juste, enjambant le vide avec cette sérénité un peu hautaine des choses qui ont frôlé le pire. Les gens du Doubs le traversent sans y penser, ou presque. Mais parfois, les soirs d’orage, quand le vent remonte des gorges avec des intonations bizarres, les vieux du coin sourient dans leur barbe et murmurent :
— C’est lui. Il cherche encore sa clé de voûte.
Ainsi vont les légendes de chez nous — mi-riantes, mi-frissonnantes, et toujours un peu vraies.
Alhan Alias

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