

Un Conte de Franche-Comté recueilli par Charles Roussey à Bournois…

Le Diable dans le Paradis
( Texte original de 1894…)
Il vous faut conter, mes enfants, qu’un soir, le mois de Marie, que la bergerie revenait des champs, les brebis, les chèvres et puis le bouc s’étaient arrêtés (comme) comment ils font toujours dessus le cimetière.
Vous pouvez croire si ces pauvre bêtes broutaient d’après les buissons de roses et puis dessus les fosses, hein !
Ma foi c’est bon, vous allez entendre, voilà que d’après un bon moment ce mâtin de bouc, qui commençait à s’ennuyer, se mit à se promener tout doucement alentour du cimetière. Il faut vous dire aussi que les gens venaient de sortir de la prière et puis qu’ils avaient laissé les portes de l’église toutes grandes ouvertes. Ha foi, c’est bon, voilà qu’en passant devant la porte de l’église, mon bougre de bouc s’arrêta pile en voyant le reposoir qui était au mitan de l’église.
« Tien, tien, bougrre qu’il se pensa en lui-même, vois mi beau buisson, c’est pour du sûr qu’il doit être meilleur que les ronces, vons voir en essayer une goulée. »
Sans rime ni ramage, le voilà qui se mit à monter l’église en tapant du pied et puis en dressant la tête tout comme un préfet.
Ah ! mes enfants, si vous aviez vu ! Quand il fut vers le paradis, il se mit à dévorer comme si la peau de son ventre avait touché celle de son dos. Tous les pots de fleurs, toutes les belles guirlandes de lierre que cette pauvre sœur Jouffroy avait eu tant de mal d’enfiler : tout y passa !
Ha foi, quand il eut rousillé tout son saoul, est-ce que ne voilà pas que l’idée lui prit, au lieu que de s’en aller, de grimper dessus la table du paradis et puis de se coucher dessus le linceul blanc qu’on ( sur lequel on ) mettait l’ostensoir !
C’est ce qu’il fit : sans plus d’affaires, il s’enfonça au milieu des cierges et puis de la dentelle, si bien qu’il était tout caché, hormis que sa grosse tête et puis ses deux grandes cornes qui se dressaient comme de grands couteaux.
C’est bon, le voilà qui se mit à ruminer bien tranquille comme un roi dans de la mousse.
Ma foi, c’est bon, vous entendrez ; voilà qu’aux huit heures le maître vint pour sonner la retraite. Quand il eut fini, il s’en alla vers le maître-autel pour allumer la lampe qui claire toute la nuit. Il faut vous dire surtout que ce maître-là était péteux comme tout, il n’allait pas une fois la nuit dans l’église sans avoir froid dans sa culotte. En entendant résonner ses sabots dessus les tables, les cheveux lui dressaient dessus la tête comme des baïonnettes. Il croyait toujours que les revenants allaient sortir de derrière les bancs et puis lui fuir dessus entortillés dans de grands linceuls.
Ah ! Jésus ,Maria, est-il possible au monde ! Quand il passa devant le paradis, et puis qu’il vit la tête du bouc, il donna un braillement que tous les carreaux en croulèrent ; il laissa choir sa chandelle, et puis le voilà qui se mit à fuir comme s’il avait un nid de guêpes au derrière.
En deux enjambées il fut chez Monsieur Curé. Vous pouvez croire qu’il ne demandait pas son reste. Tout pour un coup, il ouvrit les portes sans toquer et puis il tomba au milieu du poêle de Monsieur Curé.
» Ha ! ha! Monsi, heur, heur , Curé, l’dia, able ! J’lai, ai vu dans l’paradis ; j’lai vu, tout, ses, ses cornes, ha vit, Monsieur Curé, le diable est à l’église sur le paradis, vite, vite ! »
A! mes enfants, jour de Dieu est-il possible au monde ! Le curé qui s’était levé tout d’un coup n’y comprenait pas une goutte, il crut que Monsieur le maître devenait fin fou et qu’il allait virer l’aile.
» Claudine, Claudine, qu’il dit, du vinaigre, du vinaigre !
– Non pas, as de vinaigre, de l’eau bénite, j’lai vu dans l’pa, a, radis ! «
En entendant cela vous pouvez croire si cette pauvre Claudine tremblait. Ha, il n’y a pas à dire, elle en laissa choir sa casserole pleine de bonne sauce.
N’empêche qu’à la fin des fins le maître finit par dire ce qu’il y retournait.
» Ha ! grand Dieu, que dit Monsieur Curé, en levant les bras au ciel, je savais bien que les malheurs allaient tomber dessur la paroisse, quand j’ai vu que les filles avaient dansé à la foire, courons, courons vite à l’église, Monsieur le maître. «
C’est bon, les voilà qui se mirent à fuir à l’église. Dans un vire-ta-main, Monsieur Curé fut vêtu. II fit allumer le cierge pascal au maître et puis prendre la marmite d’eau bénite, et puis ils s’en allèrent vers le paradis.
— Nous allons chasser le démon, que dit Monsieur Curé mais n’oubliez pas, Monsieur le maître , de répondre abrenuntio a la fin de chaque oraison.
Enfin les voilà devant le paradis.
Suite page 2


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